Au-delà des typhons : disparités en matière de mobilité et de droits aux Philippines face aux catastrophes naturelles

Image Photo prise par Nina, propriétaire de la Kusina à El Nido

Aux Philippines, les tempêtes ne se contentent pas de déraciner les arbres et d’engloutir les côtes : elles mettent à nu les différentes couches de la société, révélant qui peut se déplacer librement, qui est contraint d’attendre et qui est laissé pour compte. Cet essai est co-rédigé par Alessandra Harissi Dagher, candidate à la maîtrise en environnement et développement durable (option enjeux sociaux et gouvernance) à l’Université de Montréal et membre de l’Observatoire des Droits de la Personne (ODP); ses recherches s’intéressent aux impacts du surtourisme sur les aires marines protégées (AMP) en Asie du Sud-Est, Micronésie et Océanie, ainsi qu’aux efforts d’atténuation déployés à plusieurs niveaux de gouvernance, et Jeduard E. Bernardo, titulaire d’une maîtrise en administration publique, membre du corps enseignant et directeur du programme de baccalauréat en science politique à l’Université d’État d’Isabela, campus de Cauayan. Jeduard poursuit actuellement une thèse de doctorat en science politique à l’Université des Philippines Diliman, avec une spécialisation en politique philippine et relations internationales. 

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Aux Philippines, les tempêtes ne se contentent pas de déraciner les arbres et d’engloutir les côtes : elles mettent à nu les différentes couches de la société, révélant qui peut se déplacer librement, qui est contraint d’attendre et qui est laissé pour compte. Les typhons ne discriminent peut-être pas, mais les systèmes établis destinés à protéger les populations ont souvent tendance à se livrer à ces pratiques. Du handicap à la religion, de la conception écologique à la dépendance au tourisme, la vulnérabilité à une catastrophe n’est pas le fruit d’un seul aléa, mais résulte d’un ensemble de facteurs tissés dans les mœurs, bien avant que le vent ne se lève. Cet article suit de près ces lignes de fracture, retraçant la manière avec laquelle les catastrophes façonnent les expériences des personnes vivant avec un handicap, issues de minorités religieuses, ou de communautés dépendantes des infrastructures publiques, ainsi que celles dont les moyens de subsistance dépendent du tourisme.

L’une des manifestations les plus évidentes de cette vulnérabilité inégale concerne dans un premier temps les personnes en situation de handicap. Dans tout l’archipel, elles évoluent dans des villes où leurs droits existent sur papier, mais beaucoup moins en pratique. Les cadres juridiques prévoient la participation mais l’inaccessibilité des transports, le soutien limité en manière de communication et les approches caritatives, plutôt que structurelles, maintiennent beaucoup d’entre elles en marge de la société. Lorsque les consultations citoyennes sont tenues dans des lieux démunis de rampes d’accès, qu’aucun mode de transport collectif adapté n’est offert, ou que les alertes d’urgence ne sont pas traduites en langue des signes, la participation devient une aspiration plus qu’un droit vécu. Ces exemples sont des indicateurs parmi tant d’autres, reflétant comment tout concept d’égalité s’évapore, comme la brume avant un orage.

Photo prise par Nina, propriétaire de la Kusina à El Nido

Les catastrophes naturelles mettent clairement en évidence ces fractures. Les recherches sur les interventions à grande échelle démontrent que les personnes en situation de handicap et les personnes âgées sont souvent incapables d’évacuer, fréquemment livrées à elles-mêmes ou reléguées au second plan dans le cadre d’opérations de secours (Obnial et al. 2021). La mobilité devient ici une forme de pouvoir, inégalement répartie et aux conséquences désastreuses. Le danger lui-même est rarement la force la plus meurtrière ; ce sont plutôt l’absence de voies d’accès, la dépendance à l’aide familial et les exigences d’endurance silencieuse. La mobilité se mue alors en une monnaie d’échange, inégalement accessible à l’ensemble de la population affectée.

Mais le handicap ne reste qu’un axe de vulnérabilité parmi d’autres. L’identité religieuse influence également la manière dont les catastrophes sont vécues. À Cagayan de Oro, de nombreuses personnes de confession musulmane ayant survécu au typhon Sendong ont évité les centres d’évacuation, conçus pour une population majoritairement catholique. Les espaces négligeaient les pratiques religieuses liées au genre, telles que l’intimité des femmes et les espaces de prière (Gibb, 2023), engendrant une crainte de subir des discriminations, qui planait comme une seconde tempête. Ce qui aurait dû être un refuge est ainsi devenu un lieu d’exclusion, où l’architecture de l’aide humanitaire symbolisait qui y était bienvenue. Dans ce contexte, se mettre à l’abri – et donc la mobilité – relevait moins de la sécurité que du respect des frontières sociales.

Les infrastructures publiques témoignent d’une réalité similaire. La vulnérabilité est d’autant plus influencée par les structures pourtant destinées à assurer la protection face aux intempéries. Dans un autre quartier de Cagayan de Oro, un immense mur de soutènement s’élève le long de la rive, construit après les inondations meurtrières de 2011. Pour les habitants, il a sauvé des vies lors des récentes tempêtes, mais sa construction a nécessité le déboisement de mangroves, des palmiers nipa et d’autres végétaux riverains, des écosystèmes qui absorbaient autrefois les crues (Fabro, 2024). Le mur promet la sécurité, mais sa résistance est affaiblie par le vide écologique créé autour de lui. Comme l’a fait remarquer Roel Ravanera, de la Xavier Science Foundation, lutter contre les inondations sans restaurer le bassin versant risque de voir même les structures les plus solides échouer (Fabro, 2024). Le béton seul ne peut compenser les vulnérabilités profondes inhérentes au paysage.

Les communautés dépendantes du tourisme révèlent une autre dimension de cette exposition inégale. Comme dans les cas précédents, la mobilité – physique et économique – détermine qui se remet rapidement sur pied et qui reste en danger. Les visiteurs étrangers, attirés par les plages isolées et les îles volcaniques, arrivent souvent sans connaître les dangers locaux. Beaucoup ne cherchent pas ou ne reçoivent pas d’informations concernant les catastrophes, se fiant plutôt aux habitants lorsque le malheur frappe (Kalliomäki et Männistö, 2025). L’ironie est frappante : les touristes jouissent à la fois de la beauté de l’archipel et dépendent des populations les plus exposées aux effets des catastrophes pour leurs propre sécurité. Parallèlement, lorsque les tempêtes endommagent les ports, les routes ou les stations balnéaires, les communautés côtières et rurales perdent leur principale source de revenus, ce qui aggrave leur précarité (Shimizu et al., 2023).

Dans les hubs touristiques comme El Nido, cette fragilité est visible au quotidien. Après le typhon Tino en novembre dernier, Nina, une entrepreneuse philippine qui transmets généralement aux voyageurs les traditions culinaires locales, a transformé sa « kusina » dynamique en cuisine de secours, préparant des centaines de repas à distribuer aux voisins – un rappel que lorsque les systèmes officiels sont paralysés, ce sont souvent les plus petites entreprises qui se retrouvent en première ligne à soutenir les communautés.

Photo prise par Nina, propriétaire de la Kusina à El Nido

Ces exemples montrent que les catastrophes ne sont pas seulement des catastrophes environnementales, mais sont aussi liées aux questions relatives aux droits humains liées à l’accès, à la dignité et à la reconnaissance. Dans l’ensemble de ces cas, une conclusion claire s’impose : la vulnérabilité est le fruit d’un processus, elle n’est pas innée. Les catastrophes ne créent pas les inégalités, elles les révèlent. Elles montrent qui peut se mobiliser, qui peut s’exprimer, qui peut bénéficier de sécurité et qui est ignoré.

Les Philippines se trouvent aujourd’hui à un tournant où la résilience doit être comprise non seulement comme une question d’ingénierie, mais aussi comme une question de justice sociale. Les digues doivent être construites à côté des mangroves ; les systèmes d’alerte précoce doivent être accessibles dans toutes les langues et à tous les organismes ; les abris doivent protéger non pas un public abstrait, mais les diverses entités du pays. Les tempêtes continueront de se succéder. La question reste de savoir si les systèmes d’intervention continueront de refléter les anciens déséquilibres ou s’ils évolueront vers une vision véritablement inclusive de la sécurité.

Références

Fabro, Kate A. 2024. “For a Storm-Prone Philippine City, Flood Control Is About More Than Infrastructure.” Mongabay, December 3, 2024. https://news.mongabay.com/custom-story/2024/12/for-a-storm-prone-philippine-city-flood-control-is-about-more-than-infrastructure/.

Gibb, Catherine. 2023. “Post-Disaster Mobilities of Muslim Typhoon Survivors: How Gendered Religious Preferences and Discrimination Shape Socio-Spatial Exclusions in Catholic-Majority Cagayan de Oro, Philippines.” EPC: Politics and Space 42 (1): 125–46. https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/23996544231200002

Kalliomäki, Paula, and Tiina Männistö. 2025. Preparedness and Awareness among Tourists About Natural Disasters in the Philippines: A Field Study. Laurea University of Applied Sciences. https://www.theseus.fi/handle/10024/893774

Obnial, J. C., J. V. Velasco, H. K. Ang, P. M. Viacrusis, and D. E. Lucero-Prisno. 2023. “Disaster Response Inclusiveness to Persons with Disabilities and the Elderly in the Philippines.” In Health Disparities, Disasters, and Crises, 94–110. Routledge. https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9781003140245-9/disaster-response-inclusiveness-persons-disabilities-elderly-philippines-joseph-christian-obnial-jacqueline-veronica-velasco-hillary-kay-ang-paulene-miriel-viacrusis-eliseo-lucero-prisno

Shimizu, R. R., J. R. Chatterjee, and M. A. Cheung. 2023. “Natural Hazards and Their Effects on the Tourism and Hospitality Sector in the Philippines.” Journal of Hospitality and Tourism Management 6 (4): 12–22. https://stratfordjournalpublishers.org/journals/index.php/Journal-of-Hospitality/article/view/1742

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